L'éducation numérique à l'ère du COVID-19 : opportunité ou catastrophe ?

Réflexion Mar 14, 2020

Il y a deux semaines, dans la newsletter hebdomadaire de ce carnet, je vous parlais de l’engouement soudain, en Chine, pour l’enseignement à distance. La raison ? Offrir une alternative aux 180 millions d’étudiants confinés chez eux. Ce jeudi 12 mars 2020, le gouvernement fédéral belge a annoncé la fermeture jusqu'au 19 avril des écoles – primaires et secondaires – ainsi que des établissements d’enseignement supérieur. La solution est alors toute trouvée : enseigner en ligne. La meilleure solution, ou la moins pire ?

“Les professeurs devront prendre des dispositions pour mettre les contenus de cours à disposition des étudiants via les nouvelles technologies : podcast, cours filmés en direct, notes en ligne… Les étudiants seront priés de les suivre de cette manière.”

Une explosion de l'enseignement à distance

Michael Trucano ("Global Lead for Innovation in Education" à la Banque Mondiale) le mentionnait déjà en 2014. Dans cet article, il décrivait l’importance des "points de basculement" pour la diffusion des technologies éducatives. Il suggérait alors que les épidémies pouvaient être l’un des moteurs inattendus du déploiement de l’enseignement à distance. Ainsi, lors du coronavirus du syndrome respiratoire aigu sévère en 2003 en Chine (SARS-CoV), le pays avait soudainement développé des usages importants et innovants du numérique éducatif.

Le phénomène s’est reproduit il y a quelques semaines en Chine, tant dans l’enseignement obligatoire ("Parents Grapple With E-Learning as Chinese Schools Stay Shut" – Bloomberg) que dans l’enseignement supérieur ("Coronavirus Forces Universities Online" – Inside Higher Ed). La situation est telle que les actions des sociétés du digital learning cotées en bourse sont montées en flèche.

Aujourd’hui, les établissements scolaires, en Belgique comme en France, se lancent également dans l’enseignement en ligne pour continuer à assurer les cours. En France, pour pallier l'absence de cours physiques, le gouvernement a annoncé que les étudiants verront assurée "une continuité pédagogique" de manière à "faire fonctionner l'enseignement dans des conditions exceptionnelles". À partir de lundi, ce sont donc 850.000 enseignants français qui vont devoir assurer des cours à distance, de la grande section de maternelle au lycée. Même situation dans les universités et les grandes écoles françaises. En Fédération Wallonie-Bruxelles, les autorités ne recommandent pas, à ce stade, le travail à domicile pour le primaire et le secondaire. Dans un souci d’assurer une égalité devant les apprentissages, une circulaire spécifique sera publiée dans les prochains jours concernant la continuité des apprentissages, les épreuves externes certificatives et les évaluations dans l’enseignement spécialisé. “Les pouvoirs organisateurs réfléchissent, eux aussi, à la diffusion de cours en ligne. Mais rien n’est encore formalisé à ce sujet.” Dans l’enseignement supérieur, par contre, toutes les universités francophones du pays ont décidé de passer à un mode d'enseignement à distance, annonce jeudi par communiqué le Conseil des recteurs francophones. Les modalités exactes de cette numérisation d’urgence restent propre à chaque institution en fonction de leur situation spécifique. Une expérimentation écologique à grande échelle qui va être intéressante à observer.

Certains enseignants créatifs se sont d’ores et déjà adaptés à la situation : utilisations de ressources ouvertes, sessions en direct sur Twitch ou YouTube, discussions avec les élèves via Discord, planification via Padlet, etc. Dans le même temps, de nombreuses sociétés EdTech offrent leurs applications, ouvrent leurs catalogues de formation, organisent des séminaires de formation des acteurs scolaires, etc.

Toutefois, cette généralisation de l’enseignement à distance numérique risque d’entraîner des inégalités, tant du côté des enseignants que des élèves.

Les enseignants face à un nouveau métier

Du point de vue du corps enseignant, les exemples susmentionnés sont plus que probablement la pointe émergée de l’iceberg.

Lors d’une enquête menée en 2016 auprès des enseignants du primaire, du secondaire et du supérieur dans les écoles de la ville de Bruxelles, j’ai principalement rencontré des enseignants démunis face aux innovations technologiques. En investiguant leur sentiment d’efficacité personnelle par rapport au numérique éducatif, seuls 9% des enseignants interrogés se sentaient efficaces pour mobiliser de nouveaux outils dans leurs cours – en présentiel, 45% déclaraient qu’ils avaient besoin d’un soutien important et près d’un enseignant sur deux (46%) exprimait qu’il ne parviendrait jamais à recourir au numérique de manière efficace.

Aujourd’hui, le défi est encore plus grand ! Il ne s’agit pas “simplement” d’intégrer un nouvel outil dans ses pratiques pédagogiques – comme le tableau blanc interactif –, mais bien de développer de nouvelles pratiques, voire d’envisager un nouveau métier : celui d’enseignant à distance. Comme le mentionne cet article interrogeant un enseignant : “Globalement, pour des professeurs un peu plus âgés qui n'ont pas l'habitude de travailler en ligne, ce travail à distance ne sera pas simple mais personnellement, ça me paraît surmontable, ajoute-t-il. Cela demande juste pas mal de travail et d'organisation car c'est une situation inédite, à laquelle nous ne sommes pas préparés". Au-delà de ces considérations pédagogiques, c’est le matériel qui fait également défaut : "On nous demande de travailler, mais avec quel matériel? On ne nous prête pas d'ordinateur à l'Education nationale, et certains, même si ce sont des cas isolés, ne possèdent pas d'ordinateur". Du côté des enseignants universitaires, la mission d'enseignement qui n'est que souvent trop peu valorisée devient subitement une priorité ; eux qui sont déjà très sollicités, on leur demande maintenant d'en faire plus.

Vers de nouvelles inégalités entre les élèves

Du côté des élèves, ce tout au numérique radical risque également d'augmenter les inégalités dont je parlais dans cet article.

D'une part, dans l'urgence, il va être difficile de les accompagner dans le développement des compétences numériques nécessaires pour suivre des cours en ligne, faire les activités requises, etc. D'autre part, cette mise à distance va nécessiter un suivi des parents ou des familles, simplement pour soutenir l’auto-régulation des apprentissages ou soutenir les difficultés. "On en appelle à la responsabilité des parents, qu'ils soient dans le soutien, même si on sait très bien, malheureusement, qu'il y en a qui ne sont pas dans la capacité d'aider leurs enfants scolairement". L'enseignement à distance, s'il venait à s'éterniser, pourrait donc accentuer les inégalités entre les élèves.

Si certains comme Michael Trucano voient dans ces pandémies une opportunité de forcer l'innovation dans les systèmes scolaires, les défis de ces changements soudains sont tout de même nombreux. Comme le souligne l'historien de l'éducation Claude Lelièvre dans un entretien dans l'émission "Etre et savoir" ce dimanche 15 mars sur le thème "Coronavirus : faire l'école sans l'école ?" : "C'est une période qui va opérer des changements et dont on ne sortira ni indemne, si cela se passe mal sur certains points, ni sans marge de progrès, s'il y a des éléments d'avenir qui se font jour. On peut faire le pari de l'avenir... mais admettons tout de même qu'on ne peut pas dire que ça a vraiment été préparé".


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Nicolas Roland

Je suis learning experience designer (Caféine.Studio) et enseignant à l’Université libre de Bruxelles (certificat "Enseigner dans le supérieur avec le numérique").