Innover dans le monde scolaire : les conditions d'une (im)possibilité

Réflexion Feb 23, 2020

En mai 2019, j'ai eu l'occasion de participer à un ouvrage collectif dans le cadre du projet "Les voyages du Capitaine Futur", fruit d'une coopération européenne portée par Cinekid, la Gaîté Lyrique, KIKK et WoeLab. L'objectif était de produire des oeuvres originales de media art pour les enfants ainsi que de les initier aux pratiques dites "Maker". En clôture de deux années de projet, les porteurs ont proposé à trois chercheur·se·s/expert·e·s – Régine Debatty, Sophie Pène et moi – de porter une réflexion sur les liens entre mouvement maker et monde scolaire. Dans ce billet, je vous partage une partie de la réflexion sur les difficultés d'innover dans le monde scolaire. Au-delà des pratiques maker, cette réflexion peut être, de mon point de vue, étendue à toute forme d'innovation pédagogique – numérique ou non – dans le monde scolaire.

L'extrait ci-dessous est tiré du chapitre dans lequel j'aborde les origines du mouvement maker, ses valeurs, l'intérêt face aux enjeux sociétaux et scolaires ainsi que les principaux éléments de la "pédagogie du faire". Si ces dimensions vous intéressent, vous pouvez découvrir l'ensemble du chapitre en ligne.

Le risque d’une scolarisation du faire

Si les opportunités d’une “pédagogie du faire”, voire du développement de laboratoires de fabrication au sein des écoles, paraissent importantes, une intégration par assimilation des pratiques et des outils du mouvement Maker au sein de l’univers scolaire nous semble délicate. En effet, l’école reste aujourd’hui particulièrement caractérisée par la « forme scolaire » [1]. La scolarité s’articule autour d’un espace (la classe, “univers séparé pour l’enfance”), d’un temps (organisé par les savoirs à transmettre) et d’un professionnel en charge de cette transmission. Elle comporte également une série de principes implicites qui contreviennent, d’une certaine manière, aux principes du mouvement Maker.

L’éducation nouvelle, et Freinet lui-même ont cherché à s’affranchir de cette forme scolaire. Dans cette approche pédagogique, les classes existent bien, mais sont considérées comme un lieu de retrouvailles entre différentes activités : à l’instar des principes du mouvement Maker, tout est organisé autour des centres d’intérêts des enfants, avec des espaces collectifs pour faciliter les échanges. L’idée de Freinet était, sur les mêmes principes, de faire une école par la vie – par des activités pédagogiques dans la nature, par exemple – et pour la vie. Freinet, Decroly et d’autres ont pu faire des émules et créer leurs propres écoles [2], mais ils n’ont pas pu modifier la forme scolaire en elle-même. Le constat est similaire avec la plupart des innovations numériques qui traversent l’école depuis deux dizaines d’années. “Le système scolaire peut vraiment être l’illustration de la résistance homéostatique du système qui parvient sans cesse à se reproduire tout en prétendant innover en permanence.” [3] Ainsi, la forme scolaire perdure en digérant les innovations qui sont produites au sein des écoles, “soit, en les figeant dans des processus qui reviennent sans cesse, sous des formes reproduisant des pratiques éprouvées, et qui répugnent à se ressourcer sur la plasticité des nouveaux supports technologiques (...) soit en laissant à l’expérience localisée et non généralisable une démarche qui éprouve ces médias dans un cadre pédagogique” [4].

Dès lors, la principale crainte adressée face à une institutionnalisation du mouvement Maker – ou de ses pratiques – au sein de l’école est la perte de ses principes fondamentaux pour se fondre dans le système scolaire. La plupart des valeurs du mouvement sont effectivement en opposition à la forme scolaire : un apprentissage collaboratif – en opposition à l’apprentissage individuel –, la recherche – en opposition à l’écoute –, l’utilisation des savoirs –en opposition à leur étude –, les apprentissages concrets – en opposition aux apprentissages abstraits –, l’erreur comme outil pour apprendre – en opposition à l’erreur vue comme une faute – et l’apprentissage à son rythme – en opposition à l’apprentissage en même temps que le groupe.

Au-delà de la forme scolaire, si les écoles n’ont pas encore intégré la culture Maker malgré ses avantages indéniables, c’est aussi parce que les principes restent mal compris, le procédé trop long, voire trop lourd et que les enseignants se sentent peu armés pour recourir aux outils d’idéation, à une approche de design thinking ou à des pratiques de prototypage. Les enseignants comme l’éducation nationale se tournent dès lors vers des structures comme La Gaîté Lyrique ou le KIKK pour les accompagner. En effet, à l’heure actuelle, on peut déplorer le manque de réelle formation ou d’accompagnement de terrain pour soutenir les enseignants dans le développement d’une “pédagogie du faire”.

En outre, le temps nécessaire pour le développement des compétences nécessaires à ces pratiques – tant pour les enseignants que pour les élèves – semble difficilement conciliable avec le temps disponible dans les écoles. Les projets Maker demandent effectivement de la créativité, un but clair, de la planification et une certaine connaissance de ce qui est possible avec les outils fournis. Ces compétences nécessitent du temps pour être développées, au risque de cantonner les projets Maker à des réalisations simplistes en suivant une recette, sans aucune réflexion.

Les conditions d’une pédagogie du faire

Face aux enjeux actuels en termes de développement de compétences, notre propos ne vise pas à opposer le mouvement Maker et le système scolaire, mais bien à relever les risques d’une simple transposition de l’un dans l’autre au prix d’une dissolution des principes du premier. Ainsi, le mouvement Maker et ses espaces comme les ateliers de fabrication doivent notamment conserver leur dimension de tiers-lieux, c’est-à-dire d’espace distinct du domicile ou de l’école permettant une production commune entre plusieurs personnes ou des groupes de personnes. En scolarisant un tel lieu, on dénature directement la dimension de troisième lieu, à l’instar des bibliothèques scolaires. Toutefois, le mouvement Maker promeut un apprentissage par la pratique, des valeurs d’ouverture et de collaboration ainsi qu’une déhiérarchisation des savoirs et des innovations dont le monde scolaire peut s’inspirer.

Dès lors, l’approche à considérer nécessite, selon nous, un rapprochement mutuel, tout en veillant à ce que chacun conserve ses valeurs fondamentales. Au regard de l’expérience du projet Les Voyages de Capitaine futur, nous proposons trois axes de travail pour une meilleure articulation entre le mouvement Maker et le monde scolaire. Ce dernier peut en effet puiser une diversité d’évolutions possibles des pratiques pédagogiques : décloisonner les espaces, favoriser les interactions entre élèves et professeurs et moderniser les outils pédagogiques.

Le premier axe s’avère le développement de référentiels liés aux apprentissages des élèves en créant des ponts entre les compétences développées par les pratiques Maker et les programmes scolaires. À l’heure actuelle, les ateliers et activités proposés à travers l’usage d’imprimantes 3D, de découpeuses laser ou de microcontrôleurs manquent, a priori, d’adéquation avec les compétences à développer dans l’enseignement obligatoire. Des structures comme La Gaîté Lyrique, le KIKK ou Cinekid peuvent être le point de départ pour la découverte de ces pratiques où, sur la base d’une approche collaborative et itérative, monde scolaire et makers développent ces référentiels communs.

Le deuxième axe est l’explicitation de la démarche du “learning by doing” afin que les enseignants puissent se l’approprier. En d’autres termes, il s’agit d’élaborer des référentiels de pratiques pédagogiques : les makers ont acquis beaucoup de connaissances sur les forces et les faiblesses de cette approche et auraient tout intérêt à travailler avec des enseignants pour structurer celle-ci en vue d’une inté- gration au sein du monde scolaire. À nouveau, des ateliers de travail collaboratif suivis d’expériences pilotes sur le terrain – par le biais de formations et d’accompagnement d’enseignants – développeraient les fondations de cette convergence.

Enfin, le troisième axe vise le développement de pratiques de formation et d’accompagnement. En ce sens, après l’élaboration de référentiels et la structuration de l’approche, il s’agit, par ces actions, d’amener les enseignants à reconsidérer la posture transmissive et de devenir des “médiateurs de l’accès à la connaissance dans ses nouvelles modalités issues du monde numérique” [5].

Sur cette base, mouvement Maker comme monde scolaire doivent maintenant trouver les clés pour une collaboration visant à créer les conditions d’une autonomie consciente, choisie et réflexive des élèves vis-à-vis des compétences nécessaires dans l’environnement médiatique contemporain.


[1] Vincent, G. (dir.) (1994), L’Éducation prisonnière de la forme scolaire ?, Lyon : Presses universitaires de Lyon.

[2] L’école partenaire du projet, la Lab School, s’inspire d’ailleurs de l’apport des pionniers de l’innovation pédagogique tels que Maria Montessori, Célestin Freinet, John Dewey, Alexander Neill ou Rudolf Steiner, et des recherches actuelles en sciences de l’éducation, en psychologie, en sociologie, en neurosciences, en philosophie ou en anthropologie.

[3] Durampart, M. (2016), « La forme scolaire en action traversée par l’école numérique », revue française des sciences de l’information et de la communication, 9.

[4] Ibid.

[5] Pérez, M. (2013), « L’école au cœur du numérique », In Cultures numériques, éducation aux médias et à l’information, Scérén Editions.


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Nicolas Roland

Je suis learning experience designer (Caféine.Studio) et enseignant à l’Université libre de Bruxelles (certificat "Enseigner dans le supérieur avec le numérique").